Quête d’indépendance

De tout temps, les Lébous ont tenté d’obtenir, soit par la négociation, soit par les armes, leur indépendance des autorités qui les administraient.

Ce fut le cas avec les Portugais qui les poussèrent par la force hors de Gorée pour s’y installer en 1444.

Ce fut également le cas avec les Français, qui accordèrent à la communauté lébou l’auto-gouvernance. Les Lébous ont réussi à obtenir un titre à la terre et beaucoup d’entre eux sont devenus riches lorsque Dakar s’est développée et est devenue le principal centre administratif du Sénégal et de l’ouest-africain francophone. Avec l’assistance de Blaise Diagne, député du Sénégal au parlement français, ils ont obtenu l’abolition de la taxe d’entrée et l’indemnisation des communautés lébous dont les terres ont été confisquées pour construire Dakar.

Ils s’opposèrent également aux souverains successifs du Cayor, qui entendaient exercer leur autorité sur la presqu’ile du Cap-Vert et prélever des impôts sur les populations lébous. Commencée dès le début du XVIIIe siècle, cette confrontation entre les populations lébous et les maîtres du Cayor fut marquée par les batailles de Pikine (début du XVIIIe s.) qui opposa Les Lébous à Lat Soukabé N’Goné Dièye, Damel de 1697 à 1719, celle de Bargny (fin du XVIIIe s.) qui impliquèrent l’ensemble des Lébous de la presqu’île et les opposa à Damel Amary N’Goné N’Dêla qui régna sur le Cayor et le Baol de 1790 à 1809, et par la bataille contre Diambour, le lieutenant du Damel (Damel Amary N’Goné N’Dêla ou son successeur Birama Fatma Tioub qui régna de 1809 à 1832), qui ne concerna que le village de Yoff (début du XIXe s.).

Pour ce qui est de la bataille de Bargny, la tradition orale rapporte que chaque année, chaque village lébou apportait un tribut en nature au Damel (roi) du Cayor.  Lorsque ce fut le tour du village de Bargny, le Diaraf (chef de village) Ballobé Diop (aussi nommé Dial Diop) refusa de payer le tribut, rappelant que Les Lébous ne reconnaissaient aucun roi et que c’est pour cette raison même qu’ils avaient quitté le territoire de leurs ancêtres. Le Damel du Cayor, Damel Amary Ngoné Ndella Coumba Fall aurait alors déclaré la guerre au village de Bargny. Sans armée de métier, les anciens du village allèrent consulter le génie Ndogal dans la forêt de Bahadiah. Bien que largement inférieure à celle du Cayor, on rapporte que l’armée de Bargny remporta la bataille, aidée par des nuages d’abeilles qui s’attaquèrent aux troupes du roi Amary Ngoné Ndella Coumba et laissèrent miraculeusement en vie les habitants de Bargny. Aussitôt après la bataille, Ballobé Diop décida que le territoire des Lébous serait délimité pour toujours des dunes de sable jaune de Diander aux collines jumelles de Ouakam, et de l’île de Ngor aux falaises rouges de Dialaw.

Il aurait déclaré aux autres chefs de village venus le proclamer roi, à l’issue de cette victoire : « Les Lébous n’ont pas besoin d’un Damel (roi), mais de solidarité entre eux. Nos terres sont vastes et fertiles, nos forêts sont giboyeuses, la mer est là, toujours généreuse, chaque village se suffit à lui-même. Nous sommes tous parents ; en cas de difficulté, aidons-nous les uns les autres. Retournez chez vous, dirigez vos villages dans la concertation, la justice, la paix et que votre autorité ne soit pas lourde. Que le frère cadet suive son frère aîné, que le fils suive son père ».

Religion, Croyances, Valeurs et Traditions

La religion traditionnelle des Lébous est l’animisme, comme toutes les autres populations sénégalaises. Ils ont été convertis à l’islam entre le XVIIe siècle et la fin du XXe siècle par les musulmans de la province du Diambour au Cayor, venus⁸ s’installer sur la presqu’île, et par les commerçants Maures.

Même si les us et coutumes de plusieurs communautés ont été bouleversés, à la fois, par l’Islam et le modernisme, Les Lébous restent une des communautés les plus attachées aux cultes et croyances traditionnels ; la présence encore vivante de certaines traditions spirituelles comme le Ndeupp, les Tuur et les Rab le montre.

Le Ndeup est une cérémonie rituelle, sorte de séance d’exorcisme, destinée à purifier l’âme et l’esprit de l’individu, pour le protéger des esprits maléfiques ou djinns. C’est une thérapie de groupe visant à guérir les personnes souffrant de troubles mentaux ou d’état dépressif.

La cérémonie du Ndeup possède des prêtresses spécialisées, appelées Ndëpkat. Elle se déroule sur une place publique où se retrouvent, sous le roulement des tams-tams,  parents et amis du malade ainsi que de simples spectateurs dans une très grande frénésie.

Tout, dans cette cérémonie, revêt une signification : les danses, le mil, les battements de tambour, les litanies prononcées. Très peu de personnes détiennent les secrets de cette cérémonie, qui se transmettent de génération en génération. Cette transmission se fait continuellement, en vue de garder jalousement les secrets de ce rite lébou.

Les Tuur et les Rabb sont les deux principes importants qu’on trouve dans la religion traditionnelle. Les Tuur sont les âmes des ancêtres méritants, ayant marqué la vie de la communauté, ou ayant été en adéquation avec les préceptes divins ; les Rabb sont des forces occultes, propriétaires d’un lieu le plus souvent.

Le nom Tuur est souvent précédé de Mame qui signifie ancêtre. A Yoff, Mame Gana Diop ou Mame N’Diaré, ayant marqué la vie de leur communauté de leur vivant font partie des âmes ancestrales, à qui les Yoffois adressent des prières d’hommages. À Rufisque, Tenguedj en Wolof, Mame Coumba Lamba est une ancêtre, âme protectrice de ce lieu. Les cérémonies en hommage aux Tuur sont appelées tuuru ; elles donnent lieu à de grandes festivités, sacrifices, prières, qui ont pour objet d’obtenir l’aide et la protection des Tuur ou génies protecteurs.

Ainsi, si on examine le cas de Rufisque, on note que depuis très longtemps, les populations de Rufisque se rendent à Ndéppé, un bout de terre situé à l’entrée de Diokoul, un quartier traditionnel de Rufisque où le génie tutélaire de la ville, Mame Coumba Lamba, a élu domicile, pour déposer des quartiers de viande, du mil ou encore du cola en guise d’offrandes ; toutes ces offrandes sont faites pour attirer des faveurs ou des bienfaits ou pour conjurer des malheurs.

De même, Les Lébous de Dakar, face à tous les dangers et malheurs qui peuvent frapper la capitale ou le pays, demandent aide et protection à Leuk Daour, génie protecteur de Dakar, qui habiterait entre l’Ile des Madeleines et la plage de Soumbedioune. Il serait le seul génie côtier masculin.

Cette même mission de protection est assurée à Gorée par Coumba Castel.

Les Rabb sont des forces occultes, propriétaires d’un lieu le plus souvent. Ainsi pour pouvoir habiter un lieu où vit un Rabb, il fallait des rites et cérémonies religieuses préalables, afin d’établir une harmonie entre la communauté, et toutes ces forces de la création, notamment les Rabb. Pour que cette harmonie puisse s’instaurer durablement, divers lieux de cultes (Xamb en Wolof), sont édifiés.

Voici présentés, peut-être à grands traits, les Lébous, peuple autochtone de la région de Dakar, peuple fier de sa culture et de ses traditions, peuple à l’hospitalité légendaire et ouvert à l’autre.

Les Pinthie ou assemblées locales

Les Lébous ont subdivisé Dakar en 12 Pinthies, qui sont en même temps des quartiers traditionnels et des assemblées.

Les douze Pinthies de Dakar étaient tous situés d’abord dans le Plateau, au centre-ville. C’est par la suite que six des douze Pinthies (Santhiaba, Ngaraaf, Diècko créés par les Diagne, Mbakeundeu créé par les Mbaye, Thieurigne créé par les Ndoye et Kaay Ousmane Diène créé par les Diène) ont été transplantés vers le quartier de la Médina, soit du fait du déplacement des populations à la suite de l’épidémie de peste qu’avait connue Dakar, soit pour céder les surfaces occupées à l’administration coloniale qui y installa des infrastructures comme le Palais du Gouverneur Général de l’Afrique occidentale française (AOF) devenu Palais présidentiel à l’indépendance en 1960. Les six autres ont échappé au déplacement de 1914 vers la Médina. Il s’agit de Kaay Findiw créé par les Diène, Gouye Salane créé par les Dione, Khocc créé par les Guèye, Yakh Dieuf créé par les Samb, Mbot créé par les Paye et Thieudeme créé par les Mbengue.

Les 12 Pinthies sont :

  1. Diecko: quartier qu’on retrouve au Plateau et à la Médina.
  2. Gouye Salane: Au Plateau, il se situe entre les rues Liban, Ngalandou Diouf, Ely Manel Fall et l’Avenue Lamine Guèye. On retrouve aussi Gouye Salane à la rue 39 à la Médina, au célèbre quartier Angle Goumba.
  3. Kaay Findiw: Kayes Birame Codou Mbengue ou Kayes Findiw se situe entre l’actuelle Intendance militaire sur l’Avenue Lamine Guèye, les rues de Liban (ex-Tolbiac) et Lapérine.
  4. Khocc: le Khocc originel se trouve entre les rues Wagane Diouf, Ngalandou Diouf, Lamine Guèye, Saint-Michel, Talmat, Robert Brun. Cette rue-ci porte le nom de l’un des premiers commissaires de police français qui dirigea le Commissariat central de Dakar. Ensuite, avec l’extension de la ville de Dakar, Une partie du Pinthie de Khocc s’est transportée à l’actuelle Fann Hock, et une autre est à Colobane, entre la Gendarmerie nationale et l’autoroute.

5.Ngaraaf: quartier qu’on retrouve au Plateau et à la Médina.

6.MBakeundeu: quartier qu’on retrouve au Plateau et à la Médina.

7.Mbot: il est actuellement situé au Plateau entre la gendarmerie Thiong, les rues Raffenel, Mbaye Guèye et une partie de Paul Holle

8.Ousmane Diène: quartier qu’on retrouve au Plateau et à la Médina.

9.Santhiaba: quartier qu’on retrouve au Plateau et à la Médina.

10.Thieudème: Le Pinthie de Thieudème, qui a vu naître Ngoné Mbengue, la mère de Dial Diop, premier Grand Serigne de Dakar, se trouve entre les rues Mbaye Guèye, après le marché Sandaga, l’Hôtel des députés, une partie de la rue Paul Holl, Fleurus et l’avenue Emile Badiane.

11.Thieurigne: quartier qu’on retrouve au Plateau et à la Médina.

12.Yakh Dieuf: Il occupe les rues Paul Holle, Liban, Ngalandou Diouf, Fleurus, Diaraf Modou Assane Paye et Ely Manel..

Les Pinthies jouent un rôle important dans l’élection du Grand Serigne de Dakar. En effet, chaque assemblée de Pinthies ou Djambour envoie des délégués pour l’élection du Grand Serigne.

Par ailleurs, chaque Pinthie lébou se caractérise par une pratique très reconnue. Par exemple, à Kayes Findiw, les Mbengues soignent les maladies de la sphère Orl (oreille, nez, gorge…). À Thieurigne, on pouvait retrouver des spécialistes du Coran d’où le nom de Thieurigne (Serigne ou maître coranique), mais également le guérisseur de la fièvre jaune qui reçoit tous les jours des patients. Les Samb se retrouvent à Yakh Dieuf, les Ndoye à Gouye Salane, les Guèye à Khocc, les Paye à Mboth.

Fondements de l’identité lébu

Au niveau du village, cette identité lébu, baptisée « républicaine » par la colonisation française, reposait, et repose encore, sur la stricte distinction de quatre instances politico-administratives : le jaraf, chef de village, chargé des relations extérieures ; le saltigué, chef de guerre, qui gère l’ordre public en temps de paix ; le ndey jaambur, « président du groupe des Jaambur, hommes âgés chargés des problèmes législatifs, et qui rendent justice » ; le ndey ji rew (littéralement, « mère du pays »), dont le rôle est de convoquer les autres membres, après accord avec le jaraf. Chaque titulaire appartient à un lignage matrilinéaire différent ; seuls les membres de neuf lignages bien définis peuvent accéder à ces fonctions.

Le système matrilinéaire reste la référence pour la grande majorité des Lébu. La famille matrilinéaire se décompose en famille restreinte, biir, littéralement le « ventre », et en famille élargie, kheet. Deux grandes familles se partagent le champ matrilinéaire : d’une part les Sumbëjun, qui sont divisés en trois lignages, les Khonq Boppa (« Tête rouge »), réputés pour leur caractère difficile, les Waneer, pour leur nonchalance et leur astuce, les Jaasirato, connus pour leur art de manier le sabre – les jaraf sont choisis dans ces trois lignages ; d’autre part, la famille Beegne, divisée en Sumbar (hommes d’avant-garde, stratèges et gardiens des tuur), Tétof (successeurs directs des Beegne), etc. ; les saltigués sont choisis dans le lignage Sumbar, et les ndey ji rew dans le lignage Tétof.

A la fin du xviiie siècle, la nouvelle « république » reconduisit la structure politico-administrative des villages, en ajoutant cependant une nouvelle instance, celle de grand serigne (marabout) ou serigne n dakarou (marabout de Dakar). Cette fonction est une synthèse entre religion du terroir et islam : le jour de l’investiture, un vendredi, le candidat subit un rite de passage devant le corps constitué, composé du jaraf, du saltigué, du ndey ji rew, président de l’assemblée, d’un membre de la lignée des Sumbar, détentrice des pouvoirs occultes traditionnels, et d’un khali (qâḍï). Le Sumbar récite des prières de protection pour le candidat et lui remet l’amulette (ndomb) à porter autour du cou, insigne de sa charge, et enfin il lui pose deux autres talismans, l’un sur la poitrine, l’autre sur le dos ; le khali fait répéter au candidat ce que le Sumbar lui a révélé ; ensuite, il lui demande de poser sa main droite sur une page du Coran « pour jurer de ne jamais transgresser ce qu’exigent les institutions » ; vient finalement le moment où le khali pose le Coran sur la tête du candidat, récite la sourate LXVII, La Royauté (al-mulk) et lui rappelle que « c’est Dieu qui donne le pouvoir à qui Il veut, et (que) c’est Lui qui Le retire de qui Il veut ». Le second rite de passage se déroule chez le Sumbar, une fois la cérémonie d’investiture terminée ; cette cérémonie, commencée un vendredi, s’achève l’autre vendredi ; pendant cette période, le candidat fait le boof, à savoir la couvade, avec le ndey ji rew, le saltigué, et le ndey jaambur, sous la férule du Sumbar. Au huitième jour, le candidat – devenu Serigne – prête serment de juger selon la loi divine (Thiam, 1970 ; Bâ, 1972 ; Sylla, 1992).

Le《Saraxu Ndakaaru》, L’offrande de Dakar

Le «Saraxu Ndakaaru », journées de prières, de sacrifices et d’offrandes, consacre la perpétuation du pacte originel avec les génies tutélaires. Il marque donc la fidélité de la descendance lébu aux engagements des ancêtres fondateurs envers les héritiers, représentés par Ndëk Dawur Mbay (génie protecteur de Dakar), sa famille et ses congénères. A l’origine, le « Saraxu Ndakaaru » avait une périodicité bisannuelle (avant et après l’hivernage). Il s’organisait invariablement un lundi ou un jeudi et revêtait un caractère cultuel purement traditionnel. Aujourd’hui, il se tient annuellement, sur deux (02) journées (dimanche et lundi), avec un cachet religieux islamique prononcé.

Le « Saraxu Ndakaaru » de l’année 2012 s’est déroulé les 22 et 23 janvier. Exceptionnellement, deux (02) bœufs blancs et un « rouge » ont été sacrifiés en cette occasion. La couleur blanche a été privilégiée pour que la paix règne et que soit conjuré le mauvais sort en cette année électorale pleine de tensions et remous augurant (que Dieu nous en préserve) de lendemains incertains pour le Sénégal.

Selon Mbaye Diagne de Thieudéme, le rite est parti de Djander, près du lac Tanma, point d’essaimage des Lébu vers les terres de la Presqu’île du Cap Vert où le chef et guide des premiers migrants, Mame Tarkhâne Sarr, doté de connaissances ésotériques remarquables, fit immoler trois (03) bœufs, un blanc, un «rouge» et le dernier entre les deux couleurs, suivant les recommandations des « khërëm » (oracles), avant d’envoyer des groupes d’éclaireurs, « Sumbar », chacun de son côté, à la conquête de l’intérieur du nouveau pays. Le point de rendez-vous était « sowu jantë », l’extrême ouest, le soleil couchant.

Toutefois, il convient de souligner que Mame Tarkhâne Sarr ne faisait que respecter le pacte scellé entre les « Tuur », génies gardiens de la Presqu’île du Cap Vert, maîtres de la nature, et les premières vagues de migrants lébu. Ces derniers, en quête du graal et attachés (de façon atavique) à la liberté et à l’indépendance, partis des confins de l’Afrique orientale, après une longue marche pluriséculaire à travers le nord du continent, se sont finalement établies sur la pointe la plus avancée de l’Afrique occidentale vers la fin 14ème début 15ème siècle.

Le pacte précité garantit à la Collectivité protection, prospérité et puissance, en contrepartie d’offrandes et de sacrifices, sur cette nouvelle terre baptisée « Dëkk raw » ou « Pays refuge », devenue aujourd’hui Dakar, capitale du Sénégal et Ndakaaru pour les Lébu. Des sites naturels sacrés ou sacralisés par les initiés (qui possèdent ce savoir magique de commercer et d’entrer dans les bonnes grâces des génies, depuis l’Egypte antique) accueillent ce faisant, le culte et rituels qui leur sont dédiés. Les hommes partagent donc l’univers avec des êtres surnaturels, bienveillants ou maléfiques (djinns, « rab ») ainsi qu’avec les esprits de leurs ancêtres. Cet accord implique aussi et surtout un respect révérenciel de l’environnement et de son équilibre.

Les Lébu croient d’autant plus à ce mythe fondateur qu’au fil des âges, « Dëkk raw » n’a pas seulement été ce havre de paix promis, mais est, à maints égards, le premier d’entre toutes les cités du Sénégal et le demeurera encore longtemps, sinon toujours, en raison de la solide base mystique sur laquelle elle s’est bâtie.

Pour l’histoire, la création des villages s’est faite progressivement, pendant que continuait l’exode : Mbéroum Thialame, Mbidjeum, Dianki Mâli, Thieudéme, etc. ensuite, Mboukhékh (actuels alentours du stade Léopold Sédar Senghor) à partir duquel naquirent les trois (03) plus anciens villages de Dakar. Il s’agit de Yoff, Soumbédioune et Bègne (actuel Hann Mariste). Plus tard, Soumbédioune et Bégne se déplacèrent vers la pointe sud-ouest de la Presqu’île appelée Beugnoule ou Bagnoule (actuel axe Anse Bernard/Cap Manuel). Point final de l’odyssée : la mer… ! Par la suite, les populations se déployèrent sur les terres des « Tund» (dunes), du Dakar Plateau actuel.

Au cours de leur exode, les Lébu ont aussi rencontré l’Islam en Afrique du nord d’abord. Ensuite leur séjour dans le Tékrour, le Walo et au Djolof, amène certains d’entre eux à s’y convertir. Arrivés au Cap Vert, avec l’afflux massif d’immigrants déjà islamisés, la religion connut des progrès tels que dans l’organisation politique et sociale on dut créer les fonctions de Seriñ Ndakaaru et d’Imaam Raatib, donnant à la Presqu’île vers 1790 le statut de « République théocratique » avec le Coran comme Code à partir duquel est rendue la justice.

C’est pourquoi, le dimanche, premier jour marquant les cérémonies du « Saraxu Ndakaaru », on procède, pendant la matinée, à un récital du Coran sous la direction et la supervision de l’Imam Ratib de Dakar, en présence du Grand Serigne et de l’ensemble des dignitaires de la Collectivité.

Chaque «Pénc», représenté par son Imam et neuf (09) autres délégués, est chargé d’un (01) « kamil » (psalmodie intégrale du Coran), soit douze (12) « Kamil » égal au nombre de «Pénc» de Ndakaaru. L’Imaam Raatib clôt ensuite la cérémonie de récital par la lecture du « Xatmu » (prière qui met un terme à chaque récitation intégrale du Livre Saint) avant que soit remis à chaque «Pénc» une enveloppe représentant une aumône destinée aux récitants du Coran et servi à l’assistance, aux badauds et talibés, en guise de petit-déjeuner, un mets copieux de « cere yapp » (couscous à la viande) agrémenté de lait, préparé au domicile du « Ndey Ji Réew » (Maire Indigène). Il peut même arriver, selon certains initiés, que des génies, sous forme humaine, prennent part au repas. Les « non-Lébu » sont également conviés aux ripailles. Et le Ndey Ji Réew, Alioune Diagne Mbor, déclare à ce propos que cela contribue à raffermir les liens de solidarité et de bon voisinage avec ceux qui ne sont pas lébu. Ceux qui partagent le « raxasu » (récipient d’eau servant à se laver les mains avant et après les repas) ne peuvent que vivre dans l’entente cordiale et la parfaite harmonie, renseigne l’actuel Ndey Ji Réew.

Le lundi, deuxième journée du « Sarax », est réservé au sacrifice des bœufs, sur trois (03) sites différents que sont : « Koon ou Kakalam » (Vers Soumbédioune à hauteur de Magic Land), « Terrou Baye Sogui » (Anse Bernard/Pergola) et Bègne (Hann/Bel-Air). Les tâches sont alors réparties et chaque site, lieu d’immolation d’un (01) bœuf, accueille un groupe de quatre (04) «Pénc», maître d’œuvre du rituel.

C’est le matin, entre neuf (09) et dix (10) heures, « yoor-yoor », heure des génies à l’instar de « ndjolor » (soleil au zénith) et de « timiss » (crépuscule), que les bœufs sont immolés par l’Imam Ratib qui fait le tour des sites sacrés, accompagné du Ndey Ji Réew et du Saltigué (Ministre du Culte) qui en avait l’honneur jadis. La tournée débute par Soumbédioune et se termine à Bègne en passant par « Terrou Baye Sogui ».

Une fois que les bêtes sont dépecées et les parties réservées aux génies mises à part, chacune d’elles est partagée en soixante-dix (70) « nar » (tas de viande), soit deux cent dix (210) parts au total distribuées comme suit :

• les sept (07) premières parts de chaque bœuf ; soit 21 au total, destinées aux non-lébu,

• les trente-six (36) aux Jàmbur,

• les soixante-douze (72) aux Frey, soit cent huit (108) parts entre Frey et Jàmbur et cent vingt-neuf (129) entre Lébu et non-Lébu

• le reste, quatre-vingt-un (81) aux populations présentes…

Ces chiffres symbolisent l’apparent et le caché, « zaïr et baatine », mais nous ne pouvons trop nous épancher sur leur soubassement ésotérique. Notons simplement par exemple, pour le peu que nous en savons, que sept (07) fait référence à la Sourate d’ouverture, la « Fatiha » qui, avec « ses sept répétés », est, selon la formule du Professeur Amadou Tall, «l’Essence du Coran, le Creuset de ses lumières et de ses secrets, le résumé de ses prescriptions et interdits, la traduction du rituel islamique et le fondement ésotérique et exotérique de la Religion ». Le chiffre soixante-dix (70) renvoie à « Koun », le « Sois » divin par lequel Dieu crée toutes choses et « Yassin » qui est un nom originel et céleste du Prophète Muhammad (psl), tandis que, cent huit (108) est la valeur numérique d’un Attribut du Créateur, « Al Haqq », La Vérité, Le Vrai, Le Réel. Le Seigneur est également « Al Latifou », Le Subtil Bienveillant, correspondant au chiffre cent vingt-neuf (129) alors que « Zou Fadline », le quatre-vingt-unième (81ème) des deux cent un (201) noms du Sceau des Prophètes signifie : Doué de faveur… !

L’acte final du « Saraxu Ndakaaru » est, après avoir égorgé les bêtes à même le rivage et laissé le sang se répandre abondamment en mer, d’affréter une pirogue sur chaque site de sacrifice pour porter aux « Arfanes » (génies) leur part, « séen walla ». Cette part est composée de certaines parties des bœufs sacrifiés dont les têtes cornues, de trois (03) « këll » (écuelles) de lait caillé, de trois (03) kilos de « nàkka » (galettes de mil) et de trois (03) kilos de noix de cola.

Signalons avant de clore que toutes les dépenses liées aux journées de prières sont entièrement prises en charge par la Collectivité lébu elle-même grâce aux ressources tirées de biens immobiliers communs qu’elle loue.

Au total, les Lébu sont un peuple à la croisée des pratiques traditionnelles « Aada » et de l’Islam. La fusion de ces deux croyances a créé une forme de syncrétisme qui n’a rien entamé à l’orthodoxie musulmane. A ce propos, rappelons qu’en 1790 déjà, lorsque fut proposée à Dial Diop la fonction de Seriñ Ndakaaru après ses études islamiques au Djolof, il posa comme condition d’être mis à niveau et rendu invulnérable par la connaissance de toutes les sciences mystiques détenues par la Presqu’île. L’Imaam Raatib Alioune Moussa Samb a coutume de dire que la Tradition précède l’Islam (« Aada mo mak diiné »). De sorte que les Lébu ont conformé leur pratique aux préceptes islamiques sans qu’en aucune manière il y ait un quelconque péché d’association. C’est dire que les Religions Révélées se lisent sous le prisme de notre alphabet culturel traditionnel.

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