
Au niveau du village, cette identité lébu, baptisée « républicaine » par la colonisation française, reposait, et repose encore, sur la stricte distinction de quatre instances politico-administratives : le jaraf, chef de village, chargé des relations extérieures ; le saltigué, chef de guerre, qui gère l’ordre public en temps de paix ; le ndey jaambur, « président du groupe des Jaambur, hommes âgés chargés des problèmes législatifs, et qui rendent justice » ; le ndey ji rew (littéralement, « mère du pays »), dont le rôle est de convoquer les autres membres, après accord avec le jaraf. Chaque titulaire appartient à un lignage matrilinéaire différent ; seuls les membres de neuf lignages bien définis peuvent accéder à ces fonctions.
Le système matrilinéaire reste la référence pour la grande majorité des Lébu. La famille matrilinéaire se décompose en famille restreinte, biir, littéralement le « ventre », et en famille élargie, kheet. Deux grandes familles se partagent le champ matrilinéaire : d’une part les Sumbëjun, qui sont divisés en trois lignages, les Khonq Boppa (« Tête rouge »), réputés pour leur caractère difficile, les Waneer, pour leur nonchalance et leur astuce, les Jaasirato, connus pour leur art de manier le sabre – les jaraf sont choisis dans ces trois lignages ; d’autre part, la famille Beegne, divisée en Sumbar (hommes d’avant-garde, stratèges et gardiens des tuur), Tétof (successeurs directs des Beegne), etc. ; les saltigués sont choisis dans le lignage Sumbar, et les ndey ji rew dans le lignage Tétof.

A la fin du xviiie siècle, la nouvelle « république » reconduisit la structure politico-administrative des villages, en ajoutant cependant une nouvelle instance, celle de grand serigne (marabout) ou serigne n dakarou (marabout de Dakar). Cette fonction est une synthèse entre religion du terroir et islam : le jour de l’investiture, un vendredi, le candidat subit un rite de passage devant le corps constitué, composé du jaraf, du saltigué, du ndey ji rew, président de l’assemblée, d’un membre de la lignée des Sumbar, détentrice des pouvoirs occultes traditionnels, et d’un khali (qâḍï). Le Sumbar récite des prières de protection pour le candidat et lui remet l’amulette (ndomb) à porter autour du cou, insigne de sa charge, et enfin il lui pose deux autres talismans, l’un sur la poitrine, l’autre sur le dos ; le khali fait répéter au candidat ce que le Sumbar lui a révélé ; ensuite, il lui demande de poser sa main droite sur une page du Coran « pour jurer de ne jamais transgresser ce qu’exigent les institutions » ; vient finalement le moment où le khali pose le Coran sur la tête du candidat, récite la sourate LXVII, La Royauté (al-mulk) et lui rappelle que « c’est Dieu qui donne le pouvoir à qui Il veut, et (que) c’est Lui qui Le retire de qui Il veut ». Le second rite de passage se déroule chez le Sumbar, une fois la cérémonie d’investiture terminée ; cette cérémonie, commencée un vendredi, s’achève l’autre vendredi ; pendant cette période, le candidat fait le boof, à savoir la couvade, avec le ndey ji rew, le saltigué, et le ndey jaambur, sous la férule du Sumbar. Au huitième jour, le candidat – devenu Serigne – prête serment de juger selon la loi divine (Thiam, 1970 ; Bâ, 1972 ; Sylla, 1992).


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