

Le «Saraxu Ndakaaru », journées de prières, de sacrifices et d’offrandes, consacre la perpétuation du pacte originel avec les génies tutélaires. Il marque donc la fidélité de la descendance lébu aux engagements des ancêtres fondateurs envers les héritiers, représentés par Ndëk Dawur Mbay (génie protecteur de Dakar), sa famille et ses congénères. A l’origine, le « Saraxu Ndakaaru » avait une périodicité bisannuelle (avant et après l’hivernage). Il s’organisait invariablement un lundi ou un jeudi et revêtait un caractère cultuel purement traditionnel. Aujourd’hui, il se tient annuellement, sur deux (02) journées (dimanche et lundi), avec un cachet religieux islamique prononcé.
Le « Saraxu Ndakaaru » de l’année 2012 s’est déroulé les 22 et 23 janvier. Exceptionnellement, deux (02) bœufs blancs et un « rouge » ont été sacrifiés en cette occasion. La couleur blanche a été privilégiée pour que la paix règne et que soit conjuré le mauvais sort en cette année électorale pleine de tensions et remous augurant (que Dieu nous en préserve) de lendemains incertains pour le Sénégal.
Selon Mbaye Diagne de Thieudéme, le rite est parti de Djander, près du lac Tanma, point d’essaimage des Lébu vers les terres de la Presqu’île du Cap Vert où le chef et guide des premiers migrants, Mame Tarkhâne Sarr, doté de connaissances ésotériques remarquables, fit immoler trois (03) bœufs, un blanc, un «rouge» et le dernier entre les deux couleurs, suivant les recommandations des « khërëm » (oracles), avant d’envoyer des groupes d’éclaireurs, « Sumbar », chacun de son côté, à la conquête de l’intérieur du nouveau pays. Le point de rendez-vous était « sowu jantë », l’extrême ouest, le soleil couchant.
Toutefois, il convient de souligner que Mame Tarkhâne Sarr ne faisait que respecter le pacte scellé entre les « Tuur », génies gardiens de la Presqu’île du Cap Vert, maîtres de la nature, et les premières vagues de migrants lébu. Ces derniers, en quête du graal et attachés (de façon atavique) à la liberté et à l’indépendance, partis des confins de l’Afrique orientale, après une longue marche pluriséculaire à travers le nord du continent, se sont finalement établies sur la pointe la plus avancée de l’Afrique occidentale vers la fin 14ème début 15ème siècle.
Le pacte précité garantit à la Collectivité protection, prospérité et puissance, en contrepartie d’offrandes et de sacrifices, sur cette nouvelle terre baptisée « Dëkk raw » ou « Pays refuge », devenue aujourd’hui Dakar, capitale du Sénégal et Ndakaaru pour les Lébu. Des sites naturels sacrés ou sacralisés par les initiés (qui possèdent ce savoir magique de commercer et d’entrer dans les bonnes grâces des génies, depuis l’Egypte antique) accueillent ce faisant, le culte et rituels qui leur sont dédiés. Les hommes partagent donc l’univers avec des êtres surnaturels, bienveillants ou maléfiques (djinns, « rab ») ainsi qu’avec les esprits de leurs ancêtres. Cet accord implique aussi et surtout un respect révérenciel de l’environnement et de son équilibre.
Les Lébu croient d’autant plus à ce mythe fondateur qu’au fil des âges, « Dëkk raw » n’a pas seulement été ce havre de paix promis, mais est, à maints égards, le premier d’entre toutes les cités du Sénégal et le demeurera encore longtemps, sinon toujours, en raison de la solide base mystique sur laquelle elle s’est bâtie.
Pour l’histoire, la création des villages s’est faite progressivement, pendant que continuait l’exode : Mbéroum Thialame, Mbidjeum, Dianki Mâli, Thieudéme, etc. ensuite, Mboukhékh (actuels alentours du stade Léopold Sédar Senghor) à partir duquel naquirent les trois (03) plus anciens villages de Dakar. Il s’agit de Yoff, Soumbédioune et Bègne (actuel Hann Mariste). Plus tard, Soumbédioune et Bégne se déplacèrent vers la pointe sud-ouest de la Presqu’île appelée Beugnoule ou Bagnoule (actuel axe Anse Bernard/Cap Manuel). Point final de l’odyssée : la mer… ! Par la suite, les populations se déployèrent sur les terres des « Tund» (dunes), du Dakar Plateau actuel.
Au cours de leur exode, les Lébu ont aussi rencontré l’Islam en Afrique du nord d’abord. Ensuite leur séjour dans le Tékrour, le Walo et au Djolof, amène certains d’entre eux à s’y convertir. Arrivés au Cap Vert, avec l’afflux massif d’immigrants déjà islamisés, la religion connut des progrès tels que dans l’organisation politique et sociale on dut créer les fonctions de Seriñ Ndakaaru et d’Imaam Raatib, donnant à la Presqu’île vers 1790 le statut de « République théocratique » avec le Coran comme Code à partir duquel est rendue la justice.
C’est pourquoi, le dimanche, premier jour marquant les cérémonies du « Saraxu Ndakaaru », on procède, pendant la matinée, à un récital du Coran sous la direction et la supervision de l’Imam Ratib de Dakar, en présence du Grand Serigne et de l’ensemble des dignitaires de la Collectivité.
Chaque «Pénc», représenté par son Imam et neuf (09) autres délégués, est chargé d’un (01) « kamil » (psalmodie intégrale du Coran), soit douze (12) « Kamil » égal au nombre de «Pénc» de Ndakaaru. L’Imaam Raatib clôt ensuite la cérémonie de récital par la lecture du « Xatmu » (prière qui met un terme à chaque récitation intégrale du Livre Saint) avant que soit remis à chaque «Pénc» une enveloppe représentant une aumône destinée aux récitants du Coran et servi à l’assistance, aux badauds et talibés, en guise de petit-déjeuner, un mets copieux de « cere yapp » (couscous à la viande) agrémenté de lait, préparé au domicile du « Ndey Ji Réew » (Maire Indigène). Il peut même arriver, selon certains initiés, que des génies, sous forme humaine, prennent part au repas. Les « non-Lébu » sont également conviés aux ripailles. Et le Ndey Ji Réew, Alioune Diagne Mbor, déclare à ce propos que cela contribue à raffermir les liens de solidarité et de bon voisinage avec ceux qui ne sont pas lébu. Ceux qui partagent le « raxasu » (récipient d’eau servant à se laver les mains avant et après les repas) ne peuvent que vivre dans l’entente cordiale et la parfaite harmonie, renseigne l’actuel Ndey Ji Réew.
Le lundi, deuxième journée du « Sarax », est réservé au sacrifice des bœufs, sur trois (03) sites différents que sont : « Koon ou Kakalam » (Vers Soumbédioune à hauteur de Magic Land), « Terrou Baye Sogui » (Anse Bernard/Pergola) et Bègne (Hann/Bel-Air). Les tâches sont alors réparties et chaque site, lieu d’immolation d’un (01) bœuf, accueille un groupe de quatre (04) «Pénc», maître d’œuvre du rituel.
C’est le matin, entre neuf (09) et dix (10) heures, « yoor-yoor », heure des génies à l’instar de « ndjolor » (soleil au zénith) et de « timiss » (crépuscule), que les bœufs sont immolés par l’Imam Ratib qui fait le tour des sites sacrés, accompagné du Ndey Ji Réew et du Saltigué (Ministre du Culte) qui en avait l’honneur jadis. La tournée débute par Soumbédioune et se termine à Bègne en passant par « Terrou Baye Sogui ».
Une fois que les bêtes sont dépecées et les parties réservées aux génies mises à part, chacune d’elles est partagée en soixante-dix (70) « nar » (tas de viande), soit deux cent dix (210) parts au total distribuées comme suit :
• les sept (07) premières parts de chaque bœuf ; soit 21 au total, destinées aux non-lébu,
• les trente-six (36) aux Jàmbur,
• les soixante-douze (72) aux Frey, soit cent huit (108) parts entre Frey et Jàmbur et cent vingt-neuf (129) entre Lébu et non-Lébu
• le reste, quatre-vingt-un (81) aux populations présentes…
Ces chiffres symbolisent l’apparent et le caché, « zaïr et baatine », mais nous ne pouvons trop nous épancher sur leur soubassement ésotérique. Notons simplement par exemple, pour le peu que nous en savons, que sept (07) fait référence à la Sourate d’ouverture, la « Fatiha » qui, avec « ses sept répétés », est, selon la formule du Professeur Amadou Tall, «l’Essence du Coran, le Creuset de ses lumières et de ses secrets, le résumé de ses prescriptions et interdits, la traduction du rituel islamique et le fondement ésotérique et exotérique de la Religion ». Le chiffre soixante-dix (70) renvoie à « Koun », le « Sois » divin par lequel Dieu crée toutes choses et « Yassin » qui est un nom originel et céleste du Prophète Muhammad (psl), tandis que, cent huit (108) est la valeur numérique d’un Attribut du Créateur, « Al Haqq », La Vérité, Le Vrai, Le Réel. Le Seigneur est également « Al Latifou », Le Subtil Bienveillant, correspondant au chiffre cent vingt-neuf (129) alors que « Zou Fadline », le quatre-vingt-unième (81ème) des deux cent un (201) noms du Sceau des Prophètes signifie : Doué de faveur… !
L’acte final du « Saraxu Ndakaaru » est, après avoir égorgé les bêtes à même le rivage et laissé le sang se répandre abondamment en mer, d’affréter une pirogue sur chaque site de sacrifice pour porter aux « Arfanes » (génies) leur part, « séen walla ». Cette part est composée de certaines parties des bœufs sacrifiés dont les têtes cornues, de trois (03) « këll » (écuelles) de lait caillé, de trois (03) kilos de « nàkka » (galettes de mil) et de trois (03) kilos de noix de cola.
Signalons avant de clore que toutes les dépenses liées aux journées de prières sont entièrement prises en charge par la Collectivité lébu elle-même grâce aux ressources tirées de biens immobiliers communs qu’elle loue.
Au total, les Lébu sont un peuple à la croisée des pratiques traditionnelles « Aada » et de l’Islam. La fusion de ces deux croyances a créé une forme de syncrétisme qui n’a rien entamé à l’orthodoxie musulmane. A ce propos, rappelons qu’en 1790 déjà, lorsque fut proposée à Dial Diop la fonction de Seriñ Ndakaaru après ses études islamiques au Djolof, il posa comme condition d’être mis à niveau et rendu invulnérable par la connaissance de toutes les sciences mystiques détenues par la Presqu’île. L’Imaam Raatib Alioune Moussa Samb a coutume de dire que la Tradition précède l’Islam (« Aada mo mak diiné »). De sorte que les Lébu ont conformé leur pratique aux préceptes islamiques sans qu’en aucune manière il y ait un quelconque péché d’association. C’est dire que les Religions Révélées se lisent sous le prisme de notre alphabet culturel traditionnel.
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